La vie insulaire · Cyclades

Coutumes pascales dans les Cyclades

Des « lazarakia » aux Épitaphes fleuris, en passant par la poudre à canon de la Résurrection et le chevreau farci : un voyage à travers les coutumes pascales des Cyclades, île après île.

Cyclades

C’est l’heure où la lumière change au-dessus des Cyclades. L’hiver est parti, les ruelles chaulées scintillent, et une odeur de cire, d’encens et de lilas en fleurs flotte dans l’air. Vous suivez le son d’une cloche qui sonne le glas, vous tournez dans une ruelle, et soudain vous voilà plongé dans quelque chose d’immémorial : la Pâque insulaire, la fête la plus riche en manifestations folkloriques du monde des îles. Ici, sur chaque île des Cyclades, la Passion et la Résurrection du Christ reprennent vie à travers des coutumes ancestrales vieilles de plusieurs siècles.

Pâques est célébrée le premier dimanche suivant la pleine lune de l’équinoxe de printemps — au moment où le printemps a déjà revêtu les îles de ses couleurs. Et dans chacune d’elles, la même histoire se raconte un peu différemment.

Pâques à Syros, avec les deux communautés religieuses de l'île

La Semaine sainte commence avec la chaux et la pâte

Bien avant l’entrée dans la Semaine sainte, les mains des maîtresses de maison sont déjà à l’ouvrage. Le samedi de Lazare, à Amorgos, Ios et Mykonos, on façonne les « lazarakia » ou « koukiakia » — des pains aux raisins secs et des petits gâteaux en forme humaine, de petites figures pétries pour rappeler la résurrection de Lazare. À Amorgos, la semaine s’ouvre par le blanchiment traditionnel des maisons et des rues, jusqu’à ce que tout le village resplendisse.

À Santorin, la coutume prend des proportions monumentales : sur les places des villages se dresse le « Lazare », une immense croix de bois enveloppée de romarin et de fleurs. Et à Sifnos, le Jeudi saint, les maîtresses de maison préparent les « oiseaux de Pâques », des couronnes pascales en forme d’animaux et d’oiseaux, ornées d’œufs rouges — tandis que la salutation pascale durera quarante jours entiers.

L’Épitaphe : processions aux flambeaux, eau de rose et mer

Il n’existe pas d’image plus bouleversante dans les Cyclades que la procession de l’Épitaphe le Vendredi saint. À Paros, à Marpissa, une foule chantant les Éloges suit la procession sur les ruelles pavées et pittoresques du village, tandis que le long du parcours prennent vie les « reconstitutions » de la Passion du Christ : petits et grands, vêtus en soldats romains ou en disciples, rejouent l’entrée à Jérusalem, la Cène, la prière au mont des Oliviers, le martyre de la Crucifixion.

Aux Koufonissia, le port s’illumine d’un bout à l’autre de flambeaux au passage de l’Épitaphe. À Amorgos et Santorin, les femmes, depuis les cours de leurs maisons, aspergent la procession de parfums et d’eau de rose. À Pyrgos, à Santorin, après la Descente de croix, le « Tantale » sort dans les rues pour annoncer l’événement, les cloches sonnent le glas et la procession est marquée par de petits feux dans des veilleuses.

À Tinos, dans la Chora, les processions des Épitaphes convergent vers l’estrade de marbre du bord de mer — et l’Épitaphe de la paroisse de Saint-Nectaire finit sa course dans la mer, à Kionia, dans une scène à couper le souffle. À Ios, les Éloges sont chantés par des chœurs de femmes et de jeunes filles ; tandis qu’à Naxos, les jeunes filles nettoient les églises et parent l’Épitaphe avant la procession.

La procession de l'Épitaphe à Marpissa, à Paros

Deux confessions, une seule fête : la Pâque de Syros

Nulle part ailleurs en Grèce Pâques n’a le visage qu’elle a à Syros. Ici, les deux communautés religieuses de l’île, orthodoxe et catholique, célèbrent ensemble. À Ermoupoli, les Épitaphes des orthodoxes partent des paroisses de Saint-Nicolas, de la Dormition et de la Transfiguration, défilent puis se rejoignent sur la place Miaouli, où se tient une prière commune. Dans la procession suivent des fidèles portant des hampes auxquelles pendent une tunique, une éponge et des dés, symboles de la Passion.

Le matin du Samedi saint, dans l’église orthodoxe de la Résurrection, sur la colline de Vrontado, la Première Résurrection s’accompagne de retentissants coups frappés sur les stalles. Et après la messe, les catholiques promènent la statue de Jésus dans un dais doré recouvert de violettes, de fleurs de citronnier et de lilas, tandis que flottent les bannières multicolores des confréries.

La nuit de la Résurrection : poudre à canon, feux et le « Judas »

Le « Christ est ressuscité » dans les Cyclades ne se murmure pas — il explose. À Andros, le soir de la Résurrection, les jeunes plantent des tuyaux de fer dans la terre, les remplissent de poudre à canon et les font détoner. À Milos, dans les cours des églises de Saint-Spyridon et de Saint-Georges, revit la coutume de la « poudre », tandis que le dimanche a lieu la « crémation de Judas ». À Paros, la Résurrection à Marpissa se fête à grand renfort de sonneries de cloches et d’une multitude de feux d’artifice.

Partout, un mannequin est brûlé symboliquement. À Mykonos, « Judas » est livré aux flammes l’après-midi, sur la place principale de l’île. À Sérifos, on fabrique son effigie après la Résurrection. À Sifnos, sur la place centrale d’Apollonia, la crémation de Judas est organisée par l’association culturelle de l’île. Et à Santorin, dans plusieurs villages, se dresse le tribunal populaire de « l’Obraios », un mannequin de tissu qui est « condamné », pendu puis brûlé avec des pétards artisanaux — tandis qu’à Emporio les habitants sortent dans les rues en frappant des objets métalliques pour conjurer le « mal ».

Ailleurs, la nuit est plus recueillie. À Sérifos, les familles arrivent à l’église avec un petit panier — fromage, couronnes de pain et autant d’œufs rouges que de membres de la famille — et, de retour avec la flamme de la Résurrection, tracent une croix avec la flamme sur le linteau de la porte. À Kythnos, le « synchorio » du Samedi saint est un acte de mémoire : les fidèles apportent à l’église viande, vin et pain bénis par le prêtre, et les partagent pour le repos des âmes. Et à Folégandros, l’icône de la Vierge entame le dimanche de Pâques un voyage de trois jours depuis la Chora et les ruelles du Kastro, sous des salves de feux d’artifice, jusqu’à bénir les maisons et les bateaux dans le port de Karavostasis.

Christ est ressuscité ! — En vérité, il est ressuscité !La salutation pascale, d’île en île

La table pascale : le chevreau, le four et le « mastelo »

Après le jeûne, la table se dresse avec ce que le pays offre de plus fin. À Anafi, l’après-midi du Samedi saint, tout le village embaume les sarments de vigne qu’on brûle dans le « fourni » — c’est là qu’on enfourne le chevreau dans un plat avec du fromage local d’Anafi, bien couvert, et la porte du four est scellée à la boue, ainsi que la cheminée, pour qu’aucun air n’y pénètre. Se distinguent aussi le pain jaune (la tarte au fromage locale) et les « meliterá » à la myzithra fraîche.

À Naxos, le roi de la table est le « batoudo », un chevreau farci d’abats, de légumes, de riz, d’œufs et de fromage, cuit au four. À Iraklia et aux Koufonissia, le chevreau farci au riz mijote longuement dans le four à bois jusqu’à la fin de l’office de la Résurrection. À Andros, le « lambriatis » — agneau ou chevreau farci de légumes — est le plat du jour.

À Sifnos, l’agneau pascal cuit dans le fameux « mastelo », un récipient en terre cuite, avec de l’aneth et du vin rouge local ; et à ses côtés, la xynomyzithra maison et la « melopita » au miel, à la myzithra et aux œufs. Partout dans les Cyclades, les douceurs conservent le goût du terroir : les « melitinia » d’Iraklia et les meliterá d’Anafi, faits de myzithra fraîche de chèvre. À Santorin, après la Résurrection, chacun rentre chez soi avec une couronne de pain et un œuf rouge pour manger les « sgardoumia ».

Fête de Pâques à Santorin

Jeux, balançoires et « Tables de l’Amour »

Quand le recueillement cède la place à la joie, les îles se remplissent de jeux. À Kythnos et Ios revit la coutume de la « balançoire » : le dimanche de Pâques, une balançoire est installée sur la place, où se balancent garçons et filles en costumes traditionnels — autrefois, une façon de sceller une promesse de mariage. À Andros, Sifnos et Schinoussa, on joue aux « tsounia » (ou « bilious »), un jeu traditionnel qui rappelle le bowling, avec une boule de bois et neuf quilles. À Ios, le Vendredi saint, les jeunes jouent aux « balles », avec de petites sphères de fer rouges et vertes.

Et puis viennent les tables communes. À Paros, le dimanche midi, sur le terrain de sport de Marpissa se dresse la « Table de l’Amour », avec la traditionnelle broche et une fête insulaire. À Tinos, le lundi de Pâques, le village de Ktikados fait revivre la même coutume, tandis que le jeudi de Pâques, Volakas célèbre avec une brillante fête et des mezzés pascals. À Iraklia, les habitants se réunissent dans les cours, font griller des agneaux et se divertissent en chansons et en danses jusqu’à l’aube.

Informations utiles

  • Quand : Pâques tombe le premier dimanche suivant la pleine lune de l’équinoxe de printemps — généralement fin avril ou mi-mai, quand les îles sont en fleurs.
  • Samedi de Lazare : Les « lazarakia » (Amorgos, Ios, Mykonos) et la croix du « Lazare » à Santorin.
  • Vendredi saint : Les processions d’Épitaphe les plus saisissantes — Marpissa (Paros), Koufonissia, Pyrgos (Santorin) et Tinos, où l’Épitaphe entre dans la mer.
  • Résurrection : Poudre à canon et feux d’artifice à Andros, Milos et Paros ; la « crémation de Judas » à Mykonos, Sifnos, Milos, et le « tribunal populaire » de Santorin.
  • Unique : À Syros, orthodoxes et catholiques célèbrent ensemble — une expérience qu’on ne trouve nulle part ailleurs.
  • À table : Chevreau farci presque partout ; « batoudo » à Naxos, agneau au « mastelo » à Sifnos, melopita et melitinia en dessert.
  • Bon à savoir : Les coutumes sont ouvertes à tous — arrivez tôt aux processions, habillez-vous avec respect dans les églises et gardez un ton mesuré.

D’Anafi à Folégandros et de Syros à Sifnos, Pâques dans les Cyclades n’est pas une fête que l’on regarde — c’est une fête qui vous engloutit. La poudre à canon qui déchire la nuit, l’eau de rose qui tombe sur la procession, le chevreau qui cuit derrière une porte scellée, la balançoire qui oscille dans la lumière du soir : tout dit la même chose, de mille façons. Qu’ici, sur les îles de la mer Égée, le printemps et la Résurrection ne font qu’un.

La Pâque cycladique en images

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