Tu laisses derrière toi la mer de Chora et la lumière change. La route grimpe vers l’arrière-pays de Naxos, entre oliveraies et collines basses, et quelque part au 12ᵉ kilomètre, au cœur de l’immense plaine d’Agiassos, quelque chose te pousse à ralentir. Une tour. Seule, carrée, silencieuse. Elle se dresse là comme se tient un homme qui a beaucoup vu et qui ne se presse plus de le raconter.
C’est la Tour Bazaiou, et ce n’est pas simplement un vieux bâtiment. C’est tout un chapitre de l’histoire de cette île, écrit dans la pierre.
Une île qui a appris à bâtir par peur
Pour comprendre la tour, il faut d’abord comprendre pourquoi elle existe. Naxos est parsemée de tels ensembles fortifiés en forme de tour — c’est, en réalité, son groupe de monuments le plus caractéristique. On les voit disséminés à Tragaia, dans la plaine, sur les versants : des dizaines de tours construites du XIIIᵉ au XVIIIᵉ siècle.
Ce n’est pas un ornement. C’est une réponse. Une réponse à l’incertitude qui régnait en mer Égée à cause de la piraterie, quand chaque voile à l’horizon pouvait annoncer le désastre. Et une réponse, en même temps, à l’organisation féodale du pouvoir — un système enraciné à l’époque médiévale, systématisé sous la domination vénitienne et qui survécut même durant les années de domination ottomane. La tour était à la fois refuge, forteresse et siège du pouvoir : l’épaisseur des murs mesurait la sécurité au pouce près.
Bâtie vers 1600
La Tour Bazaiou s’est élevée vers 1600. Approche-toi et tu en comprendras la logique : une masse compacte, presque austère, de pierre locale, avec des ouvertures sobres et une cour intérieure qui te protège de tout — du vent, du soleil, du monde.
Pose la main sur le mur. La pierre garde la fraîcheur de la nuit jusqu’à midi. Lève les yeux et tu verras la plaine s’étendre autour de toi, telle que la voyaient déjà ceux qui ont bâti ces murs il y a quatre siècles. Peu de lieux à Naxos te rapprochent autant du passage du temps.
De monastère à propriété de l’État
C’est ici que l’histoire prend un tour inattendu. La tour n’est pas née comme demeure seigneuriale. Elle a d’abord fonctionné comme monastère de la Sainte-Croix. Imagine son silence : des moines, des veilleuses, le son de l’office résonnant sous les voûtes de pierre, et dehors la plaine changeant de couleurs au fil des saisons.
Il en fut ainsi jusqu’au début du XIXᵉ siècle, lorsque les derniers moines l’abandonnèrent. Le bâtiment passa alors dans le patrimoine du jeune État grec — une tour de l’époque vénitienne qui changeait de mains en même temps que la Grèce tout entière naissait.
La tour des potiers
Puis vint l’argile. Pendant de nombreuses années, des familles de potiers vécurent et travaillèrent entre ces murs. Elles y installaient leurs tours, cuisaient leurs céramiques, remplissaient la cour de jarres et de cruches.
Ce n’est pas un hasard. Naxos entretient un rapport long et profond avec la terre et le feu — des kouroi archaïques sculptés dans son marbre jusqu’aux modestes poteries de la vie quotidienne. La tour, de forteresse et monastère, devint un atelier. Songe-y : le même lieu qui autrefois protégeait des hommes contre les pirates se réchauffait désormais aux fours de la poterie. Peu de bâtiments ont servi autant de besoins différents d’une société.
Les tours de Naxos ne gardent pas des trésors. Elles gardent la mémoire même d’un lieu qui a appris à survivre.Tradition populaire de Naxos
Le nom qui est resté
À la fin du XIXᵉ siècle, l’État grec céda la tour. Une famille l’acheta et donna au monument le nom sous lequel nous le connaissons aujourd’hui, et c’est ainsi que la tour monastique anonyme devint la Tour Bazaiou.
Tu te tiens face à elle et tu comptes : forteresse vénitienne, monastère orthodoxe, propriété de l’État, atelier de potiers, demeure familiale. Cinq vies dans un seul bâtiment. C’est cela, la vraie Naxos — pas seulement les plages et la Portara, mais cette capacité tenace du lieu à garder son passé vivant, à le réemployer, à ne jamais le laisser tomber.
La plaine d’Agiassos continuera de changer de couleurs. Et la tour continuera de se dresser là, au 12ᵉ kilomètre, rappelant à qui passe que chaque pierre de cette île a une histoire à raconter — il suffit de s’arrêter pour l’écouter.
Informations pratiques
- Où : Dans la plaine d’Agiassos, au 12ᵉ km de la route principale qui relie Chora de Naxos à l’arrière-pays.
- Accès : Facilement en voiture depuis Chora (environ 15-20 minutes). La tour se distingue clairement depuis la route.
- Ce que tu verras : Un exemple caractéristique des ensembles fortifiés en forme de tour de Naxos (XIIIᵉ-XVIIIᵉ s.), construit vers 1600.
- À combiner avec : Un itinéraire vers les villages de montagne — Chalki, Filoti, Apeiranthos — et les églises byzantines de Tragaia.
- Meilleur moment : Tôt le matin ou en fin d’après-midi, quand la lumière donne à la pierre des teintes dorées.